Site officiel des éditions LA RENCONTRE DU SOUFFLE
C'était un après midi de juillet 2009. Une chaleur terrible persistait en dépit du fait que le soleil dibrase* s'était pudiquement réfugié derrière l'horizon comme horrifié du spectacle que s'ingéniaient à lui offrir les hommes et les femmes de ce pays. Je trouvais Pè Tontonassis seul sous le flamboyant de sa cour, ayant sur le visage une expression qui cataloguait le dégoût. Tellement préoccupé dans ses pensées, Pè Tontonne s'aperçut même pas de mon arrivée. Quand j'étais arrivé auprès de lui, je lui caressais la tête pour le saluer et lui avertir que j'étais là. Content de me voir, avant même de lui demander la raison de son attitude perplexe, il me lançant:"Kouman bagay yo ye, mon garçon?"- Ou konnen, papi, pito nou lèd men nou la, lui répondis-je, en m'asseyant. Pè Tonton, l'air perplexe, se dépêcha de mettre sa pipe à la bouche comme pour se consoler.
- Pito ou lèd, ou la!!! Figure-toi, mon garçon, que cela fait plus d'une année que je réfléchis sur cette affaire de Pito nou lèd, nou la. Tu trouves cela normal de répondre à tout bout champs pito nou lèd, nou la?
- Je ne comprend pas, Pè Tonton, dis-je sincèrement étonné.
- Men se pou w konprann, mon garçon. Quand on demande à un haïtien comment il réagit fâce aux problèmes sociaux, politiques et économiques de son pays, il répond toujours pito nou lèd nou la. Ki nou? Nou la ki kote? Car en fait, mon garçon nou pa janm la. Le marron est dans sa forêt.
- Men ki sa w ta vle pou m' te reponn, papi?
- Men se pou w te di m' wap goumen pou sa chanje, mon garçon. Tu es jeune. Et la jeunesse, dit-on, est l'espoir du pays. Tu ne dois pas te résigner de cette merde là. En disant constamment pito nou lèd nou lac'est comme si nous avons tourné le dos à l'espoir, le dos au soleil ... c'est effrayant, mon garçon ... c'est la négativité partout ... otan nou renmen chante Goumen pou sa nou kwe de BARIKAD K., autant nous désertons le champs de notre combat ... c'est la même chose pour cette affaire d'Haïti chérie. Jamais un peuple n'a autant chanté son pays e pa gen yon pèp ki pi rayi peyi l' tankou nou.
- Tu es amer ce soir, Pè Tonton, dis-je ... Mais j'avoue que tu as raison ... Quand on réfléchit un peu, on trouve cette affaire de pito nou lèd nou la un peu louche.
- un peu louche! s'écria le grand homme ... Mais c'est plus que louche ... Tu sais quelles sont les premières conclusions de l'intellectuel que je suis?
- Je suis impatient de les entendre, papi.
- Nous sommes tous des fuyards, mon garçon ... On dirait que ces années de corruption, de division, de crime ... ont eu raison de nous. Comme des lâches nous abandonnons notre responsabilité de citoyenneté. Nous oublions que nous sommes faits pour progresser en travaillant assidument. Nous préférons de se cacher sous ce masque pito nou lèd nou la au lieu de lutter pour le changement.
- C'est une sorte de non espoir généralisé pour l'avenir du pays. Une négativité haïtienne absolue, on dirait.
- Exactement, mon garçon. On ne croit plus au demain meilleur du pays, on accepte par une résignation mortelle l'état lamentable dans lequel on est.
- Tu as peut-être raison, Pè Tonton.
- Evidemment. Tu commences peut-être à comprendre le drame funèbre de ce pays, mon garçon. Cette affaire de pito nou lèd nou lanous montre l'extrême gravité de ce cancer qui nous ronge depuis la nuit des temps. Tu dévines l'aura négatif de ce pays avec à peut près sept millions d'haïtiens qui acceptent pito yo lèd yo la.
- Je vais dès à présent entamer le processus d'abandon de cette mentalité qui tue au profit de ce grand combat pour le redressement de mon pays, Haïti. L'autre Haïti est possible si je crois, si nous croyons tous.
- Merci, mon garçon. Merci encore. Va partager cette bonne nouvelle avec tes frères, les jeunes de ce beau pays, Haïti.
Le vieil homme se perdit dans ses pensées, et je me dis, qu'en vérité, je partagerai cette bonne nouvelle salvatrice à tous les haïtiens, jeunes et vieux, que je croiserai sur ma route.
(la photo est prise par moi, PJF)
Jean Frantz PHILIPPE.